«ATTENTION !!!»

Pour raconter cette histoire d’une banale et désolante exemplarité, il a fallu changer le prénom et la discipline. Peur des représailles sur le gamin.

Mais l’affaire garde sa réalité.

Du club local de pétanque à la plus grande des organisations d’aide humanitaire, aucune association n’échappe aux conflits internes. Vues de l’extérieur, ces luttes intestines peuvent paraître dérisoires. Elles sont pourtant dévastatrices… et constructives à la fois.

par Catherine BELIN

«Avec ma femme, on a mis trois semaines à s’en remettre, ça nous obsédait jour et nuit. Après tout ce qu’on a fait pour cette association… »

Alain avait inscrit son fils dans un club local de ping-pong et, bonne pâte, avait accepté d’en devenir trésorier. « Trois personnes venaient de quitter le club en même temps, pour différentes raisons. Peut-être que j’aurais dû me méfier… ». Pour présenter ses prévisions comptables à l’assemblée générale, Alain se tourne alors vers la présidente, qui "oublie" systématiquement de lui donner des chiffres. « Je ne pouvais pas remplir la mission qu’elle-même m’avait confiée. Au bout de trois ou quatre demandes auxquelles elle ne répondait pas, elle m’a accusé de la harceler. C’est là que ça a vraiment commencé. » Toute discussion devient impossible, Alain ne supporte bientôt plus l’incohérence et les attitudes d’une femme « qui voulait tout maîtriser » et qui « se déversait de ses rancunes chez les autres membres du club ». Il finit par démissionner. Depuis, il a inscrit son fils dans un autre club, mais jure qu’on ne l’y reprendra plus. « Je suis toujours prêt à donner un coup de main, mais c’est fini, je refuse de siéger au conseil ! ».

Pour raconter cette histoire d’une banale et désolante exemplarité, il a fallu changer le prénom et la discipline. Peur des représailles sur le gamin. Mais l’affaire garde sa réalité. Dans cette modeste association sportive exclusivement animée par des bénévoles (qui sont au total près d’un million en France), les hostilités ont nourri des aigreurs, des déceptions, et provoqué quelques insomnies et d’irréversibles fâcheries. La note est salée, mais elle est proportionnelle aux attentes et à la confiance mises dans ce club a priori convivial.

Pour les associations qui emploient du personnel, les conséquences sont d’une autre mesure et se règlent parfois aux Prud’hommes. Le conflit des salariés d’Emmaüs ou celui du Samu social de Paris, en 2010, sont restés dans les mémoires. C’est d’ailleurs cette année-là qu’est né le syndicat Asso, qui défend spécifiquement les intérêts des travailleurs associatifs. Le vivier est immense, le monde associatif employant aujourd’hui plus de 1 900 000 salariés, autant que la fonction publique territoriale. Sur l’autre bord, le Conseil national des employeurs associatifs informe et forme les équipes dirigeantes sur les questions de droit, de conventions collectives, de management, etc.

Les associations ont vécu leur essor dans les années soixante-dix et quatre-vingt, la droite de Giscard puis la gauche de Mitterrand ayant favorisé leur développement pour, au passage, déléguer quelques missions sociales. Jusqu’à présent, elles se disaient écoles de la démocratie, lieux de civisme, de don. Mais l’image enchantée des associations s’estompe, au profit d’une vision plus réaliste et plus critique. La gestion des ressources humaines bénévoles, tout comme les grèves de bénévoles, sont des phénomènes récemment apparus.

Les problèmes de mésentente, par l’ampleur de leurs conséquences, commencent à être pris en compte. La direction départementale de la Jeunesse et des Sports s’est fendue d’un livret de prévention et de règlement des conflits internes, les coaches en communication se voient de plus en plus sollicités. Tous ces experts disent que le conflit fait partie de la vie des associations, qu’il est une chance pour la structure qui doit s’en servir pour se redéfinir et repartir d’un bon pied. Et donc, qu’il ne faut pas le nier.

Christophe Médici, psychosociologue et formateur, propose aux entreprises et aux associations un programme "haute qualité relationnelle". Pour lui, il existe différents types de conflits. « Le plus fréquent est le conflit de valeurs. Au fur et à mesure que l’association évolue, grandit, les fondateurs sont remplacés, il y a toujours le risque de la querelle des anciens et des nouveaux. » Monter en puissance, perdre son autonomie, élargir son champ d’action provoque inévitablement des débats, qui virent au conflit s’ils ne sont pas organisés de manière responsable.

La cohabitation entre salariés et bénévoles peut aussi être problématique, lorsque les premiers ont le sentiment de se faire piquer le boulot par les seconds, qui considèrent qu’ils en font beaucoup pour une structure décidément bien ingrate ! Autre problème, les conflits de personnes, « qui relèvent de l’immaturité », note Christophe Médici. Les cancans, l’ironie, en sont les signes habituels. La généralisation des courriels, moyens de communication à haut risque de mauvaises interprétations, ajoute une menace supplémentaire de guéguerre. Et puis il y a les présidents tyrans, les bénévoles "boulets", les élus imbus de leur pouvoir…

Catherine David, responsable de formation à l’Institut de formation et de recherche du mouvement pour une alternative non violente de Nancy, travaille régulièrement avec des associations. Selon elle, le problème vient de la confusion entre l’idée de conflit et celle de la violence. Propos confirmés par Christophe Médici, qui pointe une posture gauloise valorisant la bagarre plutôt que la discussion.

Au cours de ses formations, Catherine David commence par retracer l’histoire de l’association, pour voir si tout le monde parle de la même chose. Chacun s’engage pour des raisons qui lui sont propres, personnelles (donner un sens à sa vie) ou citoyennes (devenir acteur de son environnement), mais qui ne devraient pas entrer dans la dynamique de l’association.

La deuxième étape consiste à reprendre les écrits qui posent la manière de décider, de gérer, de communiquer les informations dans l’association, et surtout la répartition des tâches et des missions. Bref, la règle du jeu, dans laquelle doit aussi figurer la façon de régler les conflits. Les statuts et le règlement sont les repères qu’il ne faudrait jamais perdre de vue, surtout dans la tourmente. « S’il faut, on revisite l’écrit. Les règles peuvent être remises en question et modifiées, mais elles doivent toujours être respectées. »

L’important, pour ces "pompiers" de la communication, consiste à réapprendre aux personnes à s’écouter et à se parler. Lorsque les relations sont devenues trop toxiques, le club ou l’association peut en mourir. D’autres viendront prendre la place ; les nouvelles structures sont d’ailleurs souvent créées par des sécessionnistes.

 


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