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Les apparences sont trompeuses !!! : Les bergers.

Histoire contée par, Bernard BONNES, notre "PAGNOL" de l'Association EDUCNAUTE-INFOS.

Les bergers.

Cette histoire m’a été racontée, il y a très longtemps, par l’un des protagonistes.

Imaginez une doublette formée de deux personnages aussi dissemblables sur le plan physique que sur le plan comportemental ou vestimentaire. Ils étaient tous deux de taille moyenne, c’est la seule chose que, de visu, ils avaient en commun, mis à part un petit accent parisien,  un  respect mutuel absolu, ainsi que de tous les acteurs de ce jeu, et un esprit d’équipe sans aucune faille, quel que soit le troisième lorsqu’ils jouaient en triplette. Autre caractéristique, ils décidaient tout à deux, question d’intelligence et de respect ; ils fonctionnaient comme les champions que l’on voit à la télé, toujours s’encourageant. De ce fait, ce n’étaient pas que de bons joueurs, c’étaient deux grands messieurs.

Les prénoms que je leur donne ne sont pas les vrais, bien entendu.

Le premier que j’appellerai Guy , d’une cinquantaine d’années, était un peu enrobé, blond, les cheveux clairsemés, vêtements de couleur, pantalon beige, polo rouge et  mocassins marron, jovial et bavard  invétéré qui ne tenait pas en place , et qui même dans les parties de concours discutait sans cesse avec un voisin ou un spectateur. Avec lui ça allait toujours bien, jamais un mot déplacé ou un reproche à qui que ce soit ; l’adversaire qui mesurait, avait le point d’un millimètre, c’était bon, le but était parti sur un coup heureux et les autres en avaient deux, ça faisait partie des boules. Par contre il était d’une adresse absolument hors du commun, et s’il ne faisait pas beaucoup de carreaux, il était fréquent qu’il ne manqua pas une seule boule, quelle que soit la distance et sa place, durant une paire de parties. A la sautée, à trier, ou seule derrière le but, sa boule partait comme un missile et quels qu’en soient les enjeux ou l’importance du concours  fracassait régulièrement l’autre. Sa décontraction, sa modestie, son adresse et son fairplay laissaient perplexes et admiratifs tous les spectateurs, d’autant que son palmarès était consistant ; la galerie était toujours avec lui.   

Le second, Roger,  n’était pas que mince, il était plus que cela .De ce fait, pour cacher un peu ce désavantage physique et aussi parce qu’il était frileux, il était toujours bien habillé : pantalon bien repassé, chemise avec souvent cravate, pull de laine, ou gilet en été,  chaussures de ville noires et bien cirées, veste de ville, et une  éternelle casquette.                                        

Lui, par contre était la discrétion même, il parlait peu, mais ce qu’il disait était toujours censé, mesuré, judicieux, argumenté et intelligent. Ce monsieur, parce que pour moi, c’était un monsieur, dégageait une sorte d’aura, une  sensation d’intelligence jamais prise en défaut.  Il pointait  debout, soit en demi portée soit en trois quart sans forcer, et on comprenait pourquoi. On aurait dit que ses boules étaient attirées par le but ; bien sûr il ne faisait pas que de bouchons, mais il assurait toutes ses boules. Avant de jouer il allait systématiquement voir la donne et ce très vite, il ne ralentissait donc pas le rythme les parties, mais ne laissait rien au hasard. C’était un métronome qui jouait tout en souplesse, peut être parce que la force ne lui aurait pas permis de ternir six ou sept parties de rang. C’était un pointeur d’exception, extrêmement respectueux de tous.

L’un était toujours dans le jeu, l’autre toujours ou presque à côté en train de parler, mais qui coin de l’œil surveillait, c’était sans doute son moyen d’évacuer la pression. Alors très souvent on entendait un appel : « Guy viens tirer » ; Guy   arrivait, fixait la boule une dizaine de secondes, et la fracassait, après quoi il se rapprochait de son partenaire échangeait quelques mots et,  après avoir fait un pas en arrière glissait quelques mots à son premier interlocuteur. C’était une pétanque d’un autre temps.

Ces deux là étaient deux grands seigneurs, mais aussi différents dans le jeu qu’ils étaient amis dans la vie. Ils avaient la passion de la pétanque, étaient amis depuis toujours et à la vie à la mort, seul le décès de Roger les sépara. Ils ne sortaient jamais l’un sans l’autre et il en était de même pour leur épouse.

De nombreuses années auparavant, ils avaient loué , en août, une maison de vacances pour trois semaines , je ne sais plus où, mais c’était du côté des Alpes dans une région où se pratiquait la transhumances.

« Avec Roger (et leur épouse) on était arrivé le samedi matin, et après avoir fait les courses, mangé et fait une sieste réparatrice, nous sommes allés, en voiture  visiter le coin. On a fait ça pendant quelques jours, puisque là-bas il faisait toujours soleil. En fin de semaine, on est allé au village d’à côté boire l’apéro. On n’est pas passé inaperçu : ils étaient tous bronzés comme des taupes, et nous blancs comme de cierges, de plus  nous on avait l’accent parigo alors que eux, ils parlaient comme des Marseillais.                

Tu me connais, au bout de dix minutes j’engageai la conversation  avec les gonzes qui étaient à la table d’à côté, d’autant qu’ils parlaient de pétanque. Il devait y avoir, le dimanche à venir, un beau concours local dans la ville d’à côté .Un des clients me demanda, si nous, les Parisiens on savait jouer aux boules, je lui répondis qu’on savait un peu jouer, mais pas comme eux. Ça lui parut tout à fait logique et il m’invita à aller faire le concours pour qu’on puisse voir comment ils jouaient dans le Midi. Roger qui avait entendu « concours de pétanque » avait le bout du nez qui frémissait. De retour dans la voiture, il demanda à Monique et à ma femme ce qu’elles comptaient faire dimanche après-midi : « rien », dirent elles compatissantes. Se tournant vers moi : « Guy on y va à ce concours ? Bien sûr. »

Le dimanche après-midi sur la place de ce gros village il y avait cent cinquante gonzes du pays et deux intrus facilement reconnaissables à l’absence de bronzage. Quand je suis allé m’inscrire le gonze, il rigolait à moitié tant ça lui paraissait invraisemblable qu’on puisse jouer aux boules.                                       

A la première partie on tombe  sur des gonzes qui n’y entendaient pas grand chose ; en cinq mènes on les expédie.

A la seconde partie, on remet une taule, et là quand je vais apporte le papier, le graphiqueur  me regarde un peu perplexe. 

On gagne la troisième sans trop souffrir, mais il a quand même fallu jouer nos boules, Roger était impérial.

On gagne encore la quatrième. Là les gonzes, ils ne nous regardaient plus du tout pareil.

A la cinquième, le type du graphique me dit, vous tombez sur les frères Martinez,  Rodriguez, ou Fernandez  (je ne me rappelle pas bien), vous avez de la chance ce sont les moins bons de la famille.

Je dis à Roger qu’on est soit disant tombé sur des gonzes pas trop durs.

Le ticket en main je vais au milieu de la place et j’appelle nos adversaires.

Au bout de trois minutes, je te vois arriver deux types, franchement des extra terrestres. Imagine deux gonzes, en plein mois d’août, en pantalon kaki de charpentier, avec des  poches de côté où tu aurais pu mettre  un melon dans chaque, chemise du même lot, kaki avec grosses poches sur le devant, ils s’étaient sans doute rasés la semaine d’avant, une tignasse brune,  ils portaient de grosses botte en caoutchouc noir qui leur montaient jusqu’au genoux, de trois kilos chacune et ils étaient surmontés d’un béret basque, qui avec le temps avait viré du noir au gris crasseux, et enjolivé d’une auréole blanchâtre en son milieu, due à la transpiration de quelques années. Comment tu peux jouer aux boules comme ça, avec ce soleil et alors qu’il devait faire quarante degrés, des poches immenses sur le côté des pantalons qui vont forcément te gêner, et puis ces bottes, faut les traîner !  Mais c’est pas tout, on fait la pièce et ils la gagnent. Celui qui paraissait le plus jeune nous dit ; je vais chercher les boules. Il revient deux minutes après, et j’ai failli tomber à la renverse. Il portait un seau en acier galvanisé dans lequel ils avaient mis les boules, et ça, c’était rien, toutes les boules étaient dépareillées et presque carrées. Ces gonzes, ils étaient hallucinants.

Ils nous amènent derrière la place sur un terrain, qui ne pouvait pas être un terrain de boules : c’étaient  que des pierres plus ou moins enfoncées dans le sol, les boules devaient sauter comme de chèvres folles. Enfin, comme ils n’avaient pas l’air bien bien finis, on n’a rien dit. Je donne mon but au pointeur qui le jette à dix mètres ; il pose le seau à côté du rond, se penche et prend une boule au hasard, se place dans le rond, l’envoie assez bien et fait un point à un mètre, ce qui, compte tenu du terrain était vraiment bon. Roger tu le connais c’est un pointeur merveilleux, gagne de justesse le point. Le tireur d’en face, va au rond, et sans quitter des yeux le jeu, se penche au dessus du seau et prend une boule au hasard. Moi, j’étais scotché j’avais jamais vu ça de ma vie. Le gonze, il fait deux pas à gauche,  se met dans le rond et d’un tir tendu, à dix mètres sur les pavés, fracasse  la boule de Roger et reste à un mètre. J’étais scié, je lui dis « bravo monsieur bien tiré », parce que c’était vraiment difficile.  Roger gagne le point deux fois de plus, et, de la même manière,  se fait fracasser les deux boules. Moi, je perds la première car  mal tombé et le pointeur, toujours en prenant la boules sans regarder celles qui restaient dans le seau, me plante deux piles. Cinq points. Deuxième mène, idem. Au milieu de la troisième mène on était libre comme de petits oiseaux évadés de la cage. 

Roger était anesthésié par le choc, et moi, je ne savais plus où j’habitais et même je me demandais si j’avais déjà su jouer à la pétanque. 

P…tain,  j’avais jamais vu des gonzes avec un tel niveau de jeu et un air de pas trop concernés. Ils étaient beaucoup plus forts que les champions du monde parisiens qu’on avait déjà rencontrés en concours. « Bravo messieurs, quel bras, vous devez gagner presque tous les concours ? Ah non, pas du tout, nous des concours on n’en fait pas sauf celui-ci ,on n’a pas de carte (licence)  on n’est pas là, on est bergers et on vit dans la montagne. Quand on a fini de traire les bêtes et que le patron est venu récupérer le lait, comme on n’a rien à faire, puisque les brebis sont dans la nature, on jette des boules mais c’est dans les rochers ».

De retour au graphique, pas très fier je dis que j’ai perdu et le gonze me redit qu’ils sont moins forts que les deux autres frères.

Pendant qu’on se remettait de nos émotions autour d’un apéro, Roger m’a dit : « pour des pas très bons, je ne les ai pas trouvés mauvais, et finalement on a eu de la chance de rencontrer ces deux bergers, puisqu’on a été fanny en trois mènes , avec les autres , je préfère pas savoir ce qui nous serait arrivés . En tous cas, avec la pétanque il serait bien, qu’ici, dans ce village,  on prenne un peu de repos, et qu’on joue les spectateurs tant que ces deux extra terrestres ,et leurs frères, n’ont pas repris leur transhumance! » Et c’est ce qu’on a fait.

Bernard BONNES "EDUCNAUTIEN" de la première heure ...

 

 

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